Guide · Commande publique

Par Hervé Letellier, avocat associé · Mis à jour en novembre 2026

Le candidat évincé d’une procédure de passation peut, dans certaines conditions, obtenir la réparation du préjudice que lui a causé l’irrégularité de la procédure.

Ce recours indemnitaire ne se confond ni avec le référé précontractuel, qui vise à corriger la procédure avant la signature, ni avec le recours en contestation de la validité du contrat, auquel il peut toutefois s’associer. Il suppose de démontrer une faute de l’acheteur, un préjudice certain et un lien de causalité entre les deux.

À retenir

  • l’indemnisation suppose une irrégularité commise par l’acheteur et un préjudice démontré ;
  • le candidat dépourvu de toute chance d’obtenir le contrat n’a droit à aucune indemnité ;
  • celui qui n’était pas dépourvu de toute chance obtient le remboursement de ses frais de présentation d’offre ;
  • celui qui avait une chance sérieuse obtient en outre son manque à gagner, calculé sur la marge nette et non sur le chiffre d’affaires.

Fondement et textes : Le principe est d’origine jurisprudentielle. CE, 18 juin 2003, Groupement d’entreprises solidaires ETPO Guadeloupe, n° 249630, mentionné aux tables du Recueil Lebon ; CE, 8 février 2010, Commune de La Rochelle, n° 314075, publié au Recueil Lebon ; CE, 18 décembre 2020, n° 429768, mentionné aux tables du Recueil Lebon ; article 1er de la loi n° 68-1250 du 31 décembre 1968 relative à la prescription des créances sur l’État, les départements, les communes et les établissements publics ; article R. 421-1 du code de justice administrative.

Qui peut agir, et jusqu’à quand ?

Le candidat évincé qui a présenté une offre, ou qui a été privé de la possibilité d’en présenter une par une irrégularité, peut rechercher la responsabilité de l’acheteur.

Le juge compétent est en principe le tribunal administratif, saisi en plein contentieux, ou le tribunal judiciaire lorsque le contrat est de droit privé.

La créance est soumise à la prescription quadriennale : elle se prescrit par quatre ans à compter du premier jour de l’année suivant celle au cours de laquelle les droits ont été acquis. Autrement dit, un préjudice né en 2026 se prescrit, sauf interruption, au 31 décembre 2030.

Point de vigilance

Le recours indemnitaire suppose une décision préalable de l’acheteur. Il faut donc lui adresser une demande chiffrée et motivée, puis attaquer son rejet, exprès ou né du silence. Une requête déposée sans cette démarche préalable s’expose à une irrecevabilité, et le temps perdu peut rapprocher la prescription.

Quels préjudices sont réparables ?

La réparation obéit à une gradation en trois temps, qui commande toute la stratégie du dossier.

Le candidat dépourvu de toute chance d’obtenir le contrat n’a droit à aucune indemnité. Tel est le cas, notamment, de celui dont l’offre était irrégulière, sans que la faculté pour l’acheteur de l’autoriser à la régulariser suffise, par elle-même, à lui rendre une chance.

Le candidat qui n’était pas dépourvu de toute chance, sans pour autant avoir une chance sérieuse, obtient le remboursement des frais qu’il a engagés pour présenter son offre. Le candidat qui avait une chance sérieuse d’emporter le contrat est indemnisé de son manque à gagner, qui inclut ces frais, déjà intégrés dans ses charges : ils ne donnent donc pas lieu, sauf stipulation contraire, à une indemnisation distincte (CE, 18 juin 2003, Groupement d’entreprises solidaires ETPO Guadeloupe, n° 249630, mentionné aux tables ; sur l’exigence d’une chance sérieuse, CE, 8 février 2010, Commune de La Rochelle, n° 314075, publié au Recueil Lebon).

Le candidat qui avait une chance sérieuse d’obtenir le contrat obtient l’indemnisation de son manque à gagner. Les frais de présentation de l’offre sont alors réputés couverts par ce bénéfice : les deux postes ne se cumulent pas.

Le manque à gagner se calcule sur la marge nette que l’entreprise aurait dégagée, après déduction des coûts variables et d’une quote-part des coûts fixes, et non sur le chiffre d’affaires du marché. Les charges de structure, sans lien direct avec la préparation de l’offre, ne sont pas indemnisables à ce titre.

Parcours entreprise : comment attaquer

La démonstration se construit en quatre temps.

Établir la faute

L’irrégularité peut tenir à un critère mal publié ou mal pondéré, à une offre dénaturée, à un candidat irrégulièrement éliminé, ou à une procédure non conforme aux obligations de publicité et de mise en concurrence. Il faut démontrer que l’irrégularité est établie et qu’elle a eu une incidence sur le résultat de la consultation.

Démontrer la chance sérieuse

Pour le manque à gagner, l’irrégularité ne suffit pas. Le candidat doit établir qu’il avait une chance sérieuse d’obtenir le contrat : offre régulière, classée en rang utile, capacités suffisantes. Le juge apprécie cette chance au regard notamment des notes et du classement effectivement obtenus.

Chiffrer le préjudice

Les frais de présentation de l’offre se justifient par pièces : temps passé, études, garanties, déplacements. Le manque à gagner se démontre par la marge nette attendue, déduction faite des charges non supportées. Le prévisionnel de marge joint à l’offre est une pièce essentielle, mais il peut être relativisé au regard des conditions réelles d’exploitation.

Rassembler les pièces

Le dossier de candidature, l’offre, le rapport d’analyse des offres, la notification du rejet, les notes et les échanges intervenus pendant la procédure. Sans ces pièces, la démonstration est difficile, et il peut être nécessaire d’en demander la communication.

Parcours acheteur : comment défendre

La défense suit le même ordre, en sens inverse.

Contester la faute

L’acheteur peut soutenir que l’irrégularité n’est pas établie, ou qu’elle n’a pas eu d’incidence sur le classement. Un vice de forme n’ouvre pas nécessairement droit à réparation.

Contester la chance sérieuse

Si le candidat était mal classé, ou si son offre n’était pas régulière, le manque à gagner doit être écarté. C’est souvent le moyen le plus efficace, et il peut conduire à ne laisser subsister que les frais de présentation, voire aucune indemnité.

Contester le quantum

Le candidat doit justifier des frais qu’il a exposés. Le manque à gagner se calcule sur la marge nette et non sur le chiffre d’affaires, et un prévisionnel théorique ne suffit pas à établir un préjudice certain.

Prévenir le contentieux

Un rapport d’analyse motivé, une notification complète et une conservation rigoureuse des pièces de la procédure réduisent fortement le risque indemnitaire.

Comment ce recours s’articule-t-il avec les autres ?

Le recours indemnitaire se distingue des voies qui visent la procédure ou le contrat eux-mêmes, et il leur survit.

Le référé précontractuel corrige la procédure avant la signature. Le référé contractuel sanctionne, une fois le contrat conclu, des manquements limitativement énumérés. Le recours en contestation de la validité du contrat met en cause le contrat lui-même, et peut être assorti de conclusions indemnitaires.

Le recours indemnitaire autonome reste ouvert lorsque ces délais sont expirés, ou lorsque le candidat ne recherche que la réparation de son préjudice sans remettre en cause le contrat, ce qui est fréquent lorsque l’exécution est déjà avancée.

Lorsque le litige porte non sur une éviction mais sur une somme que l’acheteur réclame au titulaire, pénalités ou trop-perçu, c’est le contentieux du titre exécutoire qui s’applique, avec ses délais et son effet suspensif propres.

Questions fréquentes

Faut-il avoir déposé une offre pour être indemnisé ?

Pas nécessairement. Le candidat privé de la possibilité de présenter une offre par une irrégularité de la procédure peut également rechercher la responsabilité de l’acheteur.

Que peut-on obtenir sans chance sérieuse d’emporter le marché ?

Le remboursement des frais de présentation de l’offre, à la condition de ne pas avoir été dépourvu de toute chance. Le candidat dont l’offre était irrégulière n’obtient en principe rien.

Le manque à gagner se calcule-t-il sur le montant du marché ?

Non. Il se calcule sur la marge nette que l’entreprise aurait dégagée, après déduction des coûts variables et d’une quote-part des coûts fixes.

Peut-on cumuler les frais de présentation et le manque à gagner ?

Non. Lorsque le manque à gagner est indemnisé, les frais de présentation de l’offre sont réputés couverts par le bénéfice alloué.

Dans quel délai faut-il agir ?

La créance se prescrit par quatre ans à compter du premier jour de l’année suivant celle au cours de laquelle les droits ont été acquis. Une demande préalable doit en outre être adressée à l’acheteur avant toute requête.

L’accompagnement de SWA

Symchowicz Weissberg & Associés (SWA) intervient en matière de commande publique et de contentieux de la passation des contrats publics.

Le cabinet intervient à tous les stades de ce contentieux, aux côtés des candidats évincés comme des acheteurs publics : appréciation des chances de succès, chiffrage et contestation du préjudice, demande préalable, requête ou défense, et articulation avec les autres voies de recours.

Avec de nombreux contentieux, pour des candidats évincés comme pour des acheteurs publics, devant le juge administratif comme devant le juge judiciaire, le cabinet dispose d’une pratique régulière du contentieux des contrats publics.

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